Depuis le printemps avorté de 2019, Alger a méthodiquement asphyxié la dissidence et verrouillé l’espace public. Une glaciation politique que l’Europe, dépendante du gaz africain, préfère ignorer.
Par El Ounas · Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Riposte Internationale — Abla Guemari, militante des droits humains de la région de Touggourt, détenue à la prison de Biskra depuis septembre 2025.
ALGER — Le 12 avril 2026, la poussière d’El Bayadh, dans l’ouest algérien, a enveloppé une scène devenue banale sous ces latitudes.
Hassan Bouras, journaliste au profil lourd d’antécédents cardiaques, est interpellé devant son domicile par des agents de sécurité en civil. Selon les rapports des experts des Nations unies, l’arrestation s’est déroulée « apparemment sans mandat ni explication ».
Le lendemain, la justice ordonnait sa détention provisoire pour « appartenance à une organisation terroriste » et « diffusion de publications portant atteinte à l’intérêt national ».
Pour avoir refusé ce diagnostic judiciaire, Bouras entamera le 2 mai une grève de la faim de vingt-six jours dans l’isolement d’une cellule. Il s’effondrera à deux reprises, sans obtenir de soins adéquats — comme le consignera l’ONU en juillet 2026.
Cinq mandats des Nations unies réclameront sa libération, rappelant ce principe qui s’efface sur la rive sud de la Méditerranée :
« Nul ne devrait être privé de sa liberté pour avoir exercé pacifiquement ses droits humains. »
Le cas Bouras n’est pas une anomalie. Il est le symptôme d’une trajectoire où chaque ouverture démocratique — celle du début des années 1990 comme celle, plus récente, du Hirak en 2019 — a été méthodiquement refermée par un arsenal législatif en constante extension.
🛠️ L’arsenal du silence
Pour comprendre la contention de la société civile algérienne, il faut plonger dans la sédimentation de ses textes juridiques.
L’article 87 bis du Code pénal. C’est le pivot de la doctrine sécuritaire. Étendu au fil des révisions, il permet de qualifier de « terrorisme » toute action visant la sûreté de l’État ou le changement de régime. Le rapport publié le 30 mai 2026 par le Collectif des familles de disparu·e·s en Algérie (CFDA) et Riposte Internationale documente son « utilisation croissante » pour réprimer les voix dissidentes.
L’article 290 bis. Introduit pendant la crise sanitaire de 2020, il pénalise la « mise en danger d’autrui » de cinq ans de prison. Il a servi à déplacer la répression du terrain physique vers le domaine numérique, en visant les appels à manifester.
La pénalisation des « fausses nouvelles ». Également adoptée en avril 2020 : jusqu’à trois ans de prison pour toute publication contredisant les récits officiels.
Ces trois dispositions partagent une caractéristique : elles transforment l’expression en infraction. Leur champ est extensible, leur interprétation souveraine.
📱 Une société civile mise sous clés
L’intimité numérique est devenue le nouveau tribunal du citoyen algérien.
Dès 2021, Amnesty International mettait en garde contre la fouille systématique des téléphones portables — l’organisation documentant cinq cas où de simples correspondances privées ont servi de base à de lourdes inculpations.
Le cas Abla Guemari
Abla Guemari est une militante de la région de Touggourt, dans le sud algérien. Employée de banque, elle s’est fait connaître pendant le Hirak par ses publications sur les réseaux sociaux — dénonçant la corruption, la situation socioéconomique des provinces sahariennes, et la répression contre les détenus d’opinion.
Ce sont précisément ces publications qui l’ont conduite en prison.
Son parcours judiciaire 29 décembre 2022 — condamnée à un an de prison et 100 000 dinars d’amende 10 septembre 2024 — placée sous contrôle judiciaire ; une instruction est ouverte pour « apologie du terrorisme », « insultes envers le président » et « diffusion de propagande portant atteinte aux intérêts nationaux » 25 septembre 2025 — le contrôle judiciaire est annulé ; elle est arrêtée sur son lieu de travail, à la banque, puis transférée à la prison de Biskra Appel — sa détention est confirmée
Son état de santé a nécessité deux interventions chirurgicales. Sa sœur est décédée pendant sa détention.
Le fondement de l’accusation ? Selon les éléments publics, ses vidéos et publications où elle dénonçait la répression des manifestations, la marginalisation des provinces du Sud et la corruption administrative — exactement les sujets que l’article 87 bis permet de qualifier de « terrorisme ».
Le cas Mohamed Tadjadit
Cette dérive atteint son point le plus spectaculaire avec le procès de Mohamed Tadjadit, le « poète du Hirak ».
Détenu depuis janvier 2025, Tadjadit a vu le tribunal de Dar El Beïda retenir contre lui et douze co-accusés le chef de « complot ayant pour but d’inciter les citoyens à s’armer contre l’autorité de l’État » — une qualification passible de la peine de mort.
Selon l’action urgente émise par Amnesty International le 22 avril 2026, ce dossier repose sur des poèmes et des commentaires politiques publiés en ligne.
⚠️ Mohamed Tadjadit n’a pas été condamné à la peine de mort : la procédure est en cours.
Parallèlement, la cour d’appel d’Alger a confirmé le 14 janvier 2026 une peine distincte de trois ans de prison — deux fermes, un avec sursis — pour « apologie du terrorisme ».
Son co-accusé, le lanceur d’alerte Mohamed Benhlima, a pour sa part été condamné à la réclusion à perpétuité.
⚠️ L’ESPACE PUBLIC EN CHIFFRES • au moins 2 500 arrestations liées au Hirak, recensées par le CNLD (février 2021) • 16 sites d’actualité indépendants bloqués (Amnesty, 2021) • 290 recommandations onusiennes adressées à l’Algérie (2022) — deux restent lettre morte
🔒 Quand les structures tombent
Cette politique ne s’est pas arrêtée aux individus : elle a broyé les structures mêmes de la liberté.
En mars 2026, les locaux de l’association SOS Disparus ont été mis sous scellés à Alger, sur ordre du gouvernorat pris le 12 mars. Créée en 2001, l’association n’a jamais obtenu d’enregistrement administratif — et a fonctionné plus de vingt ans sans lui, comme le relève Amnesty International.
La séquence est documentée, et elle s’étale sur deux ans : événements empêchés dans les locaux en 2024, site Internet rendu inaccessible depuis l’Algérie en mai 2025, refus d’entrée sur le territoire opposé à sa présidente Nassera Dutour en juillet 2025, puis scellés en mars 2026.
« La fermeture forcée de SOS Disparus porte un coup dévastateur au combat pour la liberté, la justice et des réparations en Algérie. » — Diana Eltahawy, directrice régionale adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord, Amnesty International
Le même mouvement a frappé la LADDH, Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme — doyenne des organisations indépendantes du pays. Elle a été dissoute par la justice, les autorités invoquant la vacance de sa direction, établie à l’étranger. L’organisation a annoncé relocaliser son action en France et maintenir sa mission.
🛢️ Le confort de la Realpolitik européenne
Pourtant, le 22 février 2019, le peuple affichait un tout autre visage.
Le Hirak, mouvement de masse pacifique, exigeait une refondation totale du système. L’élection en décembre 2019 d’Abdelmadjid Tebboune s’accompagnait de promesses d’ouverture pour « consolider la démocratie, l’État de droit et le respect des droits de l’homme ».
La promesse fit long feu.
En mars 2020, l’interdiction générale des rassemblements au nom du Covid-19 a offert au régime l’occasion de déplacer la répression sur le terrain judiciaire. Selon Amnesty, les autorités ont alors ciblé l’activité en ligne des soutiens du mouvement — c’est de cette période que datent les textes évoqués plus haut.
Face à cette glaciation documentée par les chancelleries, le silence de Madrid, de Paris et de Bruxelles est assourdissant.
La guerre en Ukraine et la reconfiguration des flux énergétiques mondiaux ont transformé l’Algérie en partenaire gazier incontournable pour une Europe en quête d’alternatives aux hydrocarbures russes. Les contrats signés à prix d’or agissent comme un puissant anesthésiant diplomatique.
Un débat qui n’aura pas lieu
Un fait, pour finir, mérite d’être posé avec précision — parce qu’il est souvent mal cité.
Le 1er octobre 2026, les députés algériens ont voté l’extension de la peine de mort. Cette extension porte sur deux cas précis : les incendies volontaires de forêts, bois ou champs, et les enlèvements d’enfants accompagnés de violences graves.
La mesure a été portée par le président Tebboune après les incendies meurtriers de l’été. Le ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, l’a justifiée en ces termes :
« L’adoption de la peine de mort pour ces actes constitue la réponse juridique appropriée pour éradiquer ces crimes. »
Rien dans cette réforme ne concerne l’expression politique. L’écrire serait une erreur — et une erreur facile à réfuter.
Ce qui est en revanche établi, c’est ceci : l’Algérie continue de prononcer des condamnations à mort, notamment dans des affaires de terrorisme, tout en observant un moratoire de fait sur les exécutions depuis 1993. Ce sont ces qualifications-là — « terrorisme », « atteinte à la sûreté de l’État » — qui, appliquées à des poèmes ou à des publications, font peser la menace.
Le débat sur la peine de mort en Algérie n’est donc pas un débat sur les incendiaires. C’est un débat sur ce que l’État choisit d’appeler terrorisme.
Ce qui reste ouvert
À l’ombre des gazoducs qui alimentent la péninsule ibérique, le rideau est tombé sur le printemps d’Alger.
Le peuple algérien demeure face à un espace public cadenassé, où la stabilité proclamée par le régime se paie au prix fort : celui de la complicité extérieure et du silence.
Mais il y a une chose que trente ans de textes, d’amendements, de scellés et de poursuites n’ont pas réussi à supprimer.
Le 22 février 2019, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue. Elles sont reparties chez elles le soir. Elles sont revenues la semaine suivante. Ce mode d’action — pacifique, répété, revendicatif — a tenu des mois.
La répression ne l’a pas effacé. Elle l’a rendu plus coûteux.
C’est là que se situe la question que pose le dossier algérien : non pas de savoir si un État peut réduire les libertés — celui-ci l’a fait, et la documentation internationale en atteste — mais combien de temps un peuple accepte d’en payer le prix.
Toutes les affirmations de cet article sont attribuées à leur source. Les citations entre guillemets sont littérales.
































